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Emily Dickinson fait d’une chambre un monde

Emily Dickinson est née en 1830 à Amherst, dans le Massachusetts. Elle y est morte en 1886, dans la maison où elle avait grandi. Entre les deux, une chambre, une fenêtre, un jardin, et très peu de départs.

Elle y a écrit près de dix-huit cents poèmes. Ils parlent de la mort, de l’éternité, d’une abeille, de l’aube, d’un mot que l’on tourne et retourne. Une poignée seulement a paru de son vivant. Entre ces quatre murs, sa curiosité avait tout l’espace qu’il lui fallait.

Adolescente, elle avait composé un herbier de plus de quatre cents plantes séchées, nommées une à une. Je vois dans ce geste le premier de ses poèmes : s’approcher d’une fleur jusqu’à ce qu’elle cesse d’être déjà connue.

En lisant Emily Dickinson, je me suis sentie transportée. Pas emportée loin. Transportée ailleurs, sans avoir quitté ma chaise.

Un poème de mon exemplaire, le numéro 615, m’a arrêtée. Je le recopie ici, dans sa langue.

Our journey had advanced;
Our feet were almost come
To that odd fork in Being’s road,
Eternity by term.

Our pace took sudden awe,
Our feet reluctant led.
Before were cities, but between,
The forest of the dead.

Retreat was out of hope, —
Behind, a sealed route,
Eternity’s white flag before,
And God at every gate.

Ses poèmes sont brefs. Ils laissent presque tout à imaginer. Chez elle, chaque tiret agit pour moi comme un seuil : je m’arrête, je respire, et l’esprit poursuit seul.

Des voyageurs marchent depuis longtemps. Ils arrivent à une fourche étrange sur la route de l’existence, ce carrefour qu’elle appelle éternité. Leur allure se ralentit, saisie d’effroi. Leurs pieds avancent à contrecœur. Devant eux, des villes, mais entre elles et eux, la forêt des morts. Derrière, la route est scellée : reculer n’a plus d’espoir. Il reste, devant, le drapeau blanc de l’éternité, et Dieu à chaque porte.

C’est le vers que je garde. Ce signe dit d’abord, partout, la reddition, la trêve, la paix. Il dit aussi la page vierge, ce qui n’a pas encore reçu de trace. Dickinson ne précise pas qui le tient, ni si l’on s’y rend ou si l’on y est accueilli. Elle le laisse flotter.

Pour moi, il flotte sur un pays sans frontières, où rien ne commence et où rien ne s’achève. L’éternité précédait ma naissance, elle accompagne mes jours, elle durera au-delà. Ma vie y tient comme une note dans une très longue phrase. Qui viendra après moi dans ce pays, et que restera-t-il de nous dans la durée des éons ? Le poème ne répond pas. Le blanc reste muet et accueillant à la fois.

Les voyageurs ont peur, leurs pieds sont réticents, et pourtant ils avancent. C’est la curiosité sous sa forme la plus nue : traverser le doute, sans réponse en main. Le poème se termine sur des portes, pas sur une certitude. Il s’arrête, ouvert.

Elle a écrit : « Tell all the truth but tell it slant. » Ma traduction : « Dis toute la vérité, mais dis-la de biais. »

Ce poème sur l’éternité fait exactement cela. Il n’annonce pas la mort de front : il parle d’une fourche, d’une forêt, d’un drapeau. Cette façon d’aborder un sujet immense par le côté me parle plus qu’une réponse en face.

Un autre vers dit la même chose autrement : « I dwell in Possibility. » « J’habite le Possible. » Le verbe compte. Elle ne visite pas le possible, elle y vit.

Emily Dickinson recopiait ses poèmes et les cousait à la main en petits livrets. À sa mort, sa sœur Lavinia a découvert les autres dans sa chambre. Elle a donc exploré sans public, sans attendre d’écho ni de récompense. La curiosité, chez elle, était sa propre raison d’être.


Une chambre suffit à contenir un monde. Je poursuis ce chemin sur la page Curiosité  →

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Pour aller plus loin : Emily Dickinson, Lieu-dit l’éternité. Poèmes choisis, traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Patrick Reumaux, Points, édition bilingue.