ART DE VIVRE
—curiosité—
Aller vers l’inattendu
La curiosité est un mouvement. Elle commence par un léger déplacement : un pas hors du chemin habituel, une question qu’on laisse se poser, une porte entrouverte.
J’aime ce qui n’était pas prévu. L’atypique, le hors-norme, ce qui refuse de se ranger dans une case. Je m’y sens éveillée.
Cette page suit un chemin qui se resserre.
Elle part du monde entier et s’arrête sur un vers.
Le monde est trop vaste pour être connu. Cela ne me décourage pas : c’est précisément ce qui nourrit ma curiosité. Il restera toujours une rue à prendre, un livre à ouvrir, un point de vue à rencontrer.
Depuis toujours, je me pose les mêmes questions. Qu’est-ce que la curiosité ? D’où vient-elle ? Pourquoi certains continuent-ils à explorer toute leur vie, tandis que d’autres semblent peu à peu s’en détourner ?
Chez l’enfant, elle se manifeste très tôt. Il touche, goûte, retourne les objets, observe ce qui l’entoure et multiplie les « pourquoi ». Les animaux explorent eux aussi ce qui est nouveau. La curiosité participe à notre apprentissage du monde : elle nous pousse à découvrir, à comprendre et à ajuster ce que nous savons déjà.
Le psychologue George Loewenstein a notamment étudié la curiosité comme le sentiment d’un écart entre ce que nous savons et ce que nous voudrions savoir. Ce manque de connaissance peut devenir un appel : une question nous intrigue, et nous avons envie d’en découvrir la réponse.
La curiosité n’est réservée ni aux savants ni aux artistes. Elle peut surgir chez chacun, à tout âge, à condition de lui laisser une place. Notre environnement, nos habitudes et le sentiment de sécurité peuvent influencer notre envie d’explorer.
Elle demande peu : ni méthode, ni programme, ni objectif précis. Seulement une certaine disponibilité. Rester assez ouvert pour que l’inattendu trouve où se poser.
La curiosité cherche l’étonnement, ce petit vertige lorsqu’une chose familière se montre sous un autre jour. Le savoir vient ensuite, en prime.
Pour la suivre, il faut parfois traverser une petite peur. Celle de l’inconnu, qui nous murmure de rester du côté de ce que nous maîtrisons. La curiosité, elle, nous invite à faire un pas de plus.
Elle conduit quelqu’un dans une salle de concert, où il n’ose pas applaudir trop tôt, jusqu’à ce que la musique classique devienne un pays à explorer. Elle met un pinceau dans la main d’une autre personne, devant un papier qui ne pardonne aucune hésitation : voilà la calligraphie japonaise. Elle fait chercher, dans un verre de vin, le mot juste pour ce que le nez perçoit à peine. Elle pousse encore quelqu’un à poser l’archet sur un violoncelle et à supporter les premiers grincements, jusqu’à la première note ronde.
Chaque fois, la peur ne disparaît pas. Elle devient plus petite que l’envie.
Dans ce monde, chacun se dessine ses propres territoires. Les miens : l’art, les idées, les lieux qui ont une histoire.
Choisir un territoire, c’est choisir une porte d’entrée. Chez un artiste, la curiosité devient visible : il regarde le même monde que nous et en rapporte autre chose. C’est ce que je cherche chez David Hockney, qui n’a cessé de renouveler sa façon de regarder le paysage.
Un artiste peut ainsi ouvrir tout un pays. On y entre par une seule œuvre, puis le reste suit.
Plus près encore, la curiosité tient dans une pièce. Un livre dont on n’avait jamais ouvert la couverture. Un mot cherché dans le dictionnaire, puis un autre, jusqu’à s’être délicieusement égarée. Un objet de la maison dont on ignore l’histoire. Un billet d’avion peut aider. Une étagère suffit.
La mienne est née dans une petite salle à manger, autour d’un vase.
Petite, j’ai voulu surprendre des fleurs en pleine nuit. Un livre offert par ma marraine prétendait qu’elles quittaient leur vase lorsque la maison dormait, qu’elles dansaient jusqu’à l’aube et qu’elles fanaient d’avoir trop fêté. Ma mère en posait sur la table. J’ai essayé de veiller, plusieurs nuits de suite. Le sommeil gagnait toujours.
Les fleurs ont gardé leur secret, et ma curiosité est née de ce secret. Des années plus tard, ma sœur m’a appris que ce n’était qu’un conte. Il avait déjà fait son travail.
Chez moi, la curiosité est restée en éveil. Elle me redonne de l’élan lorsque le connu fait plafond : les mêmes gestes, les mêmes journées et ce flot de réponses qui arrivent parfois avant même que nous ayons formulé nos questions. Elle perce ce plafond. Elle me rend une question, donc de l’air.
Un livre laissé sur la table appelle la main. Une question notée dans un carnet attend son heure. Aménager sa maison pour qu’elle invite à la curiosité, voilà un art de vivre discret.
Tout au bout de l’entonnoir, il n’y a parfois qu’une ligne.
Emily Dickinson (1830-1886) a vécu une grande partie de sa vie dans la maison familiale d’Amherst, dans le Massachusetts. Elle y a écrit près de dix-huit cents poèmes. Son monde pouvait sembler étroit ; son regard, lui, ne cessait de l’agrandir.
En la lisant, je me suis sentie transportée. J’ai eu envie de m’attarder sur son univers, sur sa façon d’habiter le monde et sur ce que quelques mots peuvent ouvrir en nous. Je lui ai consacré un article entier :


