ART DE VIVRE

—relation—

Se relier

Aux autres, au monde, à soi. Ce qui vibre quand l’échange n’est pas une transaction, et ce qui s’éteint quand on n’écoute plus.

La trace que laisse une présence

 

Il y a des matins où un visage s’assoit devant moi, encore lourd de la nuit, et où je sais, avant qu’il ne parle, ce qu’il attend : pas des mots, une présence. Dix minutes plus tard, il repart. Je n’ai rien résolu de sa vie. Et pourtant quelque chose a changé, entre son arrivée et son départ. Quoi, au juste ?

Le sociologue Hartmut Rosa a consacré un livre entier à cette question, sans jamais la poser aussi simplement. Il appelle résonance ce moment où un sujet et un fragment du monde, ou quelqu’un d’autre, se touchent et se transforment l’un l’autre. Ce n’est ni lui qui agit sur moi, ni moi sur lui : les deux voix se répondent, et aucune ne reste identique à ce qu’elle était avant. Il oppose cela à l’aliénation, ce rapport froid et muet où l’autre devient un obstacle, un outil, ou simplement rien.

Je crois que c’est cela que je cherche à offrir, sans l’avoir jamais nommé ainsi : non pas servir quelqu’un, mais le rejoindre, l’espace d’un instant. Maya Angelou disait qu’on oublie les mots, qu’on oublie les gestes, mais jamais ce qu’on nous a fait ressentir. Rosa dirait sans doute que ce sentiment-là, c’est la trace d’une rencontre réussie : le monde nous est apparu accueillant, au lieu d’hostile.

La résonance, pourtant, ne se commande pas. Elle échappe à la volonté, précise Rosa, elle advient ou elle n’advient pas. Je l’ai sentie une fois, sans l’avoir cherchée, dans un cours de calligraphie japonaise. Une femme que je ne connaissais pas a parlé avec un franc-parler si direct que j’ai ri avant d’avoir décidé de rire. Son rire a répondu au mien, puis toute la salle s’y est mise, et pendant quelques secondes, des inconnues ont cessé de l’être. Personne n’avait rien organisé. C’est peut-être cela, la preuve la plus nette qu’une relation compte : elle ne se programme pas, elle nous arrive.

Je ne suis pas bavarde par nature. Mais je crois que c’est une qualité, pas un manque. Rosa écrit que la résonance a besoin, d’abord, d’un monde qui résiste, qui garde son altérité, pour que sa voix propre puisse ensuite se faire entendre. Un silence bien gardé laisse à l’autre la place d’exister pleinement, avant que je n’y réponde. Je préfère ce silence-là à une conversation qui occuperait l’espace sans rien dire.

Il y a enfin une résonance plus discrète encore, celle que j’entretiens avec moi-même dans la solitude. Je m’y traite avec le soin que je réserve à quelqu’un que je reçois, comme un territoire que j’honore plutôt qu’un vide à combler. Je choisis aussi qui m’entoure, avec la même exigence que je mets à choisir mes mots : seules les présences qui répondent à la mienne, et non celles qui l’épuisent.

Se relier, finalement, ce n’est jamais ajouter quelqu’un à sa vie. C’est se laisser toucher par lui, et accepter d’en être, un peu, changée.


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