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Résonance
J’ai longtemps cru que la relation se mesurait à sa fréquence : plus de messages, plus de contacts, plus de présence. Hartmut Rosa m’a appris le contraire. Pour ce sociologue allemand, on peut multiplier les échanges et rester, au fond, étranger à tout ce qui nous entoure. Il appelle cela l’aliénation : un monde devenu muet, qui ne répond plus.
À cette froideur, il oppose la résonance : non pas un sentiment, mais un mode de relation. Un moment où le sujet et le monde se touchent et se transforment l’un l’autre. Je suis touchée par quelque chose qui vient de l’extérieur, et j’y réponds, par une émotion ou un geste, qui à son tour me change.
Rosa distingue trois axes où cette résonance peut se jouer, qu’il nomme horizontal, diagonal et vertical. L’axe horizontal nous relie aux autres : un ami, une famille, un inconnu croisé le temps d’un échange. L’axe diagonal nous relie à la matière du monde : un outil, un geste de travail, un jardin qu’on façonne et qui nous façonne en retour. L’axe vertical, enfin, nous relie à ce qui nous dépasse : une œuvre, un paysage, une idée si vaste qu’elle nous rend, un instant, plus petits et plus entiers à la fois.
Ce qui me frappe, c’est qu’aucun de ces trois axes n’est supérieur aux autres. Une vie qui ne vibre que sur l’horizontal s’épuise à force de sociabilité sans profondeur. Une vie tendue vers le seul vertical s’isole dans une contemplation qui oublie les autres. Rosa semble dire qu’une existence pleine tient les trois cordes accordées ensemble, sans en sacrifier aucune.
Mais il insiste sur un point qui déplace tout : la résonance ne se commande pas, sur aucun des trois axes. Elle échappe à la volonté. On peut réunir les meilleures conditions pour qu’elle advienne, et pourtant rien ne se passe. Ou l’inverse : elle surgit là où on ne l’attendait pas.
Cette indisponibilité, comme il la nomme, m’a d’abord semblé décourageante. Puis j’ai compris qu’elle disait autre chose : nous ne pouvons que nous rendre disponibles à elle. Écouter sans préparer sa réponse. Accepter d’être changée par ce qui arrive, plutôt que de rester intacte en sortant de chaque rencontre.
Je repense à cette idée chaque fois qu’un échange me semble n’avoir rien donné, malgré toute la bonne volonté qu’on y a mise. Ce n’est pas un échec. C’est, peut-être, la preuve que la résonance ne ment pas : elle n’apparaît que lorsqu’elle est vraie.
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Source : Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, La Découverte, 2018.